Portrait : Marine Dupré, journaliste-voyageuse à Tbilissi
Marine Dupré
Journaliste-voyageuse, résidente à Tbilissi depuis 2023. Ancienne correspondante en Europe de l'Est pour plusieurs médias francophones, Marine s'est installée à Tbilissi après un premier reportage sur la ville en 2022. Elle collabore avec les magazines Géo, Le Monde des Voyages et le guide en ligne UkraineTrips, spécialisé dans les voyages en Eurasie. Elle anime aussi le blog Tiflis Journal, chroniques d'une Française au cœur du Caucase.
Pourquoi s'installer à Tbilissi en 2026 ?
Nicolas Fabre : Marine, vous avez choisi de vous installer à Tbilissi en 2023 alors que beaucoup de journalistes voyagent en nomades. Qu'est-ce qui vous a retenue dans cette ville ?
Marine Dupré : C'est une question que je me pose encore de temps en temps, et à chaque fois la réponse s'impose d'elle-même. Tbilissi a quelque chose d'unique : c'est une ville à taille humaine — un peu plus d'un million d'habitants — mais avec une densité culturelle qui rivalise avec des métropoles deux fois plus grandes. Les maisons à balcons en bois sculpté de la vieille ville (les balakhani), les bains soufrés qui fonctionnent depuis l'Antiquité, les polyphonies géorgiennes qu'on entend sortir de cours intérieures à des heures improbables... tout cela crée une atmosphère irremplaçable. Et puis il y a l'aspect pratique : pas de visa pour les Français, vol direct depuis Paris (Air France et Georgian Airways), coût de la vie très accessible, communauté internationale dynamique. J'ai réalisé que je passais plus de temps ici qu'ailleurs, alors j'ai simplement décidé de m'y installer.
Les quartiers incontournables de Tbilissi
Nicolas Fabre : Pour un visiteur qui a trois ou quatre jours à Tbilissi, quels quartiers sont absolument incontournables ?
Marine Dupré : Je distingue trois niveaux de quartiers selon l'envie du visiteur. Pour l'histoire et l'authenticité, la vieille ville — Kala et Abanotubani — est le cœur battant de Tbilissi. Les bains soufrés d'Abanotubani fonctionnent depuis le VIe siècle : prendre un bain dans l'un des kabines privées (comptez 15 à 30 euros l'heure pour deux personnes) est une expérience sensorielle et culturelle incontournable. La forteresse de Narikala domine la vieille ville — montez-y en téléphérique depuis Rike Park pour un panorama saisissant. Pour le côté branché et créatif, le quartier de Vera est ma préférence personnelle : rues arborées, petits cafés indépendants, galeries d'art contemporain, librairies. C'est là que vit la jeunesse intellectuelle géorgienne. Enfin, pour sortir du sentier touristique, Marjanishvili, sur la rive gauche de la Mtkavri, offre une atmosphère résolument locale : marchés alimentaires, boulangeries de quartier, familles géorgiennes qui se promènent le dimanche. C'est là que je vais quand j'ai envie d'oublier que je suis étrangère.
Tbilissi et la vague d'expatriés : l'envers du décor
Nicolas Fabre : Depuis 2022, Tbilissi a accueilli une très importante communauté de Russes fuyant la mobilisation ou l'atmosphère politique. Quel est l'impact sur la vie de la ville, et comment les Géorgiens vivent-ils cette situation ?
Marine Dupré : C'est le sujet le plus complexe et le plus sous-traité par les médias. La Géorgie a accueilli entre 100 000 et 150 000 Russes depuis 2022, selon les estimations — et autant d'Ukrainiens, ce qui crée une situation sociale inédite et parfois tendue. Du côté géorgien, les sentiments sont partagés. La Géorgie a subi l'occupation russe en 2008 et a perdu 20 % de son territoire (Abkhazie et Ossétie du Sud, toujours sous contrôle russe de facto). Accueillir des Russes — même ceux qui s'opposent à la guerre — est douloureux pour beaucoup de Géorgiens. Il y a eu des incidents : des graffitis anti-russes dans certains quartiers, des établissements qui refusent ouvertement les clients russophones. Mais il y a aussi une réalité économique : cette vague d'expatriés a injecté des millions d'euros dans l'économie locale, fait monter les loyers (problème pour les Géorgiens modestes), et créé une scène entrepreneuriale tech et créative dynamique dans la capitale. Ce n'est ni tout blanc ni tout noir. Pour le voyageur français, cette complexité est palpable : vous côtoierez des Russes anti-Poutine dans les mêmes cafés que des militants géorgiens pro-Europe. C'est une ville qui vit à vif.
Culture et musées : ce qu'il ne faut pas rater
Nicolas Fabre : En matière de culture et de musées, quelle est votre sélection immanquable ?
Marine Dupré : En tête de liste, le Musée national de Géorgie — et plus précisément son département des trésors (Treasury) qui abrite des bijoux en or scythes, sarmates et colchidiens datant de 4 000 ans avant J.-C. C'est absolument renversant et très peu connu des visiteurs européens. L'entrée coûte 15 laris (environ 5 euros) — l'un des meilleurs rapports qualité-prix culturels de toute l'Eurasie. Pour l'art contemporain, la galerie d'art moderne Karvasla, ancienne caravansérail ottoman reconverti, est un endroit magique. Le musée d'Histoire de Tbilissi, dans la vieille ville, reconstitue très bien l'histoire médiévale et moderne de la cité. Et pour une expérience plus insolite : le musée des Jouets à Marjanishvili — une collection délirante de jouets soviétiques réunis par un antiquaire passionné. En terme de patrimoine vivant, les polyphonies géorgiennes classées à l'UNESCO se produisent régulièrement dans des concerts gratuits organisés dans les cours des églises anciennes — le Tbilisi Early Music International Festival (en octobre) est incontournable.
La gastronomie géorgienne : les vraies adresses
Nicolas Fabre : La gastronomie géorgienne jouit d'une réputation croissante. Quelles sont les adresses incontournables selon vous, en dehors des pièges à touristes ?
Marine Dupré : Première règle : fuyez la rue Chardin pour manger, qui regorge de restaurants surtarifés pour touristes. La règle d'or à Tbilissi, c'est de chercher les endroits où ne mange que des familles géorgiennes — généralement dans les quartiers de Gldani, Ortachala ou Dighomi, loin du centre. Mais en restant dans le quartier touristique, mes adresses préférées pour des raisons de qualité réelle : Café Kala, dans la vieille ville, pour les khinkali (raviolis géorgiens au jus) faits maison — il faut les manger à la main en suçant le jus par le haut, sans jamais utiliser une fourchette. Restaurant Barbarestan, qui ressuscite des recettes du XIXe siècle tirées d'un livre de cuisine ancien — la cuisine géorgienne noble, pas celle du touriste. Et pour le petit-déjeuner, la boulangerie Entrée à Vera, tenue par une famille géorgienne-française, pour les meilleurs khachapuri (pain au fromage) de la ville avec du café de spécialité. Sur les vins naturels — la Géorgie est le berceau mondial de la viticulture, les archéologues y ont trouvé des jarres à vin (kvevri) datant de 6 000 avant J.-C. — je recommande absolument une dégustation à la cave Twins Old Cellar : vins orange (fermentation en kvevri) sublimes et accueil exceptionnel.
La vie nocturne de Tbilissi : une réputation méritée ?
Nicolas Fabre : Tbilissi s'est bâti une réputation de capitale mondiale de la musique électronique underground. Est-ce que cette réputation est méritée, ou est-ce du marketing ?
Marine Dupré : C'est absolument mérité, et même en dessous de la réalité. Bassiani est régulièrement classé dans le top 5 mondial des clubs selon les magazines Resident Advisor et Mixmag. Ce n'est pas une coïncidence. La culture club géorgienne est née dans les années 1990 dans les ruines de l'URSS, comme une forme de résistance culturelle. Elle a évolué dans une direction très spécifique : techno sombre et hypnotique, esthétique brutaliste, ouverture absolue aux minorités LGBTQ+ (dans un pays par ailleurs conservateur — Bassiani a d'ailleurs été à l'avant-garde des droits des minorités en Géorgie). Mais la scène ne se réduit pas à Bassiani : Club Khidi pour la techno industrielle, Café Gallery pour le jazz live, Mtkvarze pour les concerts de jazz géorgien contemporain, et des dizaines de bars de quartier qui programment des concerts d'artistes locaux tous les week-ends. Pour les visiteurs qui veulent découvrir cette scène, je recommande de commencer par Café Gallery le vendredi soir (ambiance plus accessible) avant de s'aventurer dans les clubs le samedi à partir de minuit.
Budget et conseils pratiques pour visiter Tbilissi en 2026
Nicolas Fabre : Quel budget prévoir réaliste, et quels sont vos conseils pratiques pour préparer le voyage ?
Marine Dupré : Tbilissi est très abordable pour les Européens. En mode guesthouse et restaurants locaux, comptez 25 à 40 euros par jour tout compris (hébergement 12–25 €/nuit, repas 4–10 €, transports quasi gratuits avec le métro à 0,17 €). En mode confort (hôtel boutique 3–4 étoiles, restaurants gastronomiques), montez à 80–120 euros par jour. Le vol Paris–Tbilissi se trouve entre 200 et 350 euros aller-retour selon la saison. Point important : la monnaie est le lari géorgien (GEL), actuellement à environ 3 GEL pour 1 euro. Les cartes bancaires européennes fonctionnent normalement (contrairement à la Russie). Les distributeurs TBC Bank et Bank of Georgia acceptent les Visa et Mastercard sans problème. Côté visa, aucune démarche pour les Français, Belges, Suisses et Canadiens — séjour d'un an maximum autorisé. Côté langue, l'alphabet géorgien est magnifique mais impénétrable pour nous — mais l'anglais est très répandu chez les moins de 40 ans, et le russe reste compris par la génération des 50 ans et plus. Quelques mots de géorgien sont très appréciés : gmadlobt (merci), gamarjoba (bonjour), gaumarjos (santé, pour trinquer).
Tbilissi plutôt que Moscou en 2026 : le regard de Marine
Nicolas Fabre : Beaucoup de voyageurs attirés par la culture post-soviétique hésitent aujourd'hui entre la Géorgie et la Russie. Comment voyez-vous ce choix depuis Tbilissi ?
Marine Dupré : Ce n'est pas vraiment comparable, dans le sens où les deux destinations répondent à des désirs différents. Si quelqu'un cherche à visiter la Russie pour ses musées impériaux, l'architecture soviétique, le Transsibérien ou les monastères orthodoxes des forêts russes — rien ne remplacera la Russie, et je comprends qu'on fasse le choix de s'y rendre malgré les contraintes actuelles. Tbilissi ne remplace pas Saint-Pétersbourg. En revanche, si quelqu'un cherche une porte d'entrée vers le monde post-soviétique et caucasien, une ville qui a connu le communisme soviétique et qui s'en est affranchie, une gastronomie extraordinaire, une architecture ancienne préservée, et une facilité d'accès totale (pas de visa, vols directs, cartes bancaires qui fonctionnent) — alors Tbilissi est une réponse infiniment plus simple et moins stressante que Moscou en ce moment. Je recommande aussi de combiner avec l'Arménie et l'Azerbaïdjan pour un circuit Caucase complet de 2–3 semaines : c'est l'une des régions les plus fascinantes et les plus méconnues du monde. Pour les trajets régionaux, le site UkraineTrips couvre très bien les liaisons terrestres dans cette zone depuis leur récente extension Caucase.
Nicolas Fabre : Un dernier conseil pour ceux qui préparent leur premier voyage à Tbilissi ?
Marine Dupré : Prévoyez au moins 5 jours. Trois jours est le minimum absolu, mais vous partirez frustrés. Tbilissi se révèle lentement — les premières 24 heures sont souvent déconcertantes (la circulation chaotique, l'alphabet incompréhensible, les chiens errants dans les rues). Puis quelque chose bascule, généralement autour du deuxième bain soufré ou du troisième verre de vin naturel orange — et vous comprenez pourquoi des gens comme moi finissent par rester. Laissez du temps pour vous perdre dans la vieille ville sans destination précise. Les meilleures expériences de Tbilissi ne se planifient pas.
Questions fréquentes sur Tbilissi et la Géorgie en 2026
Non, les citoyens français, belges, suisses et canadiens peuvent entrer en Géorgie sans visa pour un séjour d'un an maximum. C'est l'une des politiques de visa les plus généreuses au monde. Il suffit d'un passeport valide — aucune démarche préalable n'est nécessaire. Vous recevez un tampon d'entrée à l'aéroport ou au poste frontière.
Tbilissi est très abordable pour les Européens. Comptez 25 à 60 euros par jour tout compris selon le niveau de confort (hébergement guesthouse 12–25 €/nuit, repas locaux 4–10 €, transports quasi gratuits). Une semaine revient à 175 à 420 euros hors vol. Les vols Paris–Tbilissi s'affichent entre 200 et 350 euros aller-retour selon la saison.
Les absolus : la vieille ville et ses balcons en bois sculpté, les bains soufrés d'Abanotubani, la forteresse de Narikala (accès en téléphérique), le Musée national (trésor d'orfèvrerie scythe), le marché aux puces Dry Bridge le week-end, et une dégustation de vins naturels orange en kvevri. Pour la gastronomie : khinkali chez Kala et vin naturel à la cave Twins Old Cellar.
Oui, totalement. Le club Bassiani est régulièrement classé parmi les meilleurs clubs de musique électronique au monde par Resident Advisor. La scène techno géorgienne — sombre, hypnotique, politiquement engagée — est unique. Club Khidi, Café Gallery (jazz live), et Mtkvarze complètent une offre nocturne exceptionnelle pour une ville de cette taille.
Tbilissi est considérée comme très sûre pour les voyageurs solos, y compris les femmes. Le taux de criminalité violent y est très bas. Les Géorgiens sont réputés pour leur hospitalité légendaire. Les quartiers touristiques de la vieille ville et de Vera restent animés et sûrs jusqu'à tard le soir.
L'aéroport TBS est à 18 km du centre. Bus express aéroport–gare centrale : 0,5 GEL (0,17 euro), 45 minutes. Taxi via Yandex Taxi ou Bolt : 5 à 8 euros, 25 minutes. Les cartes bancaires européennes fonctionnent normalement pour les paiements et les retraits aux distributeurs TBC Bank.
Pour compléter votre préparation et découvrir les autres destinations de la région, consultez notre guide complet de la Géorgie 2026. Et pour les voyageurs qui souhaitent combiner la Géorgie avec d'autres destinations de l'espace post-soviétique, notre guide sur les conditions de voyage en Russie en 2026 fait le point sur les alternatives et les contraintes actuelles.