Nous retrouvons Julien Mercier en visioconférence depuis Lviv, où il coordonne les convois logistiques d'une organisation humanitaire française active en Ukraine depuis les premières semaines de l'invasion de février 2022. Coordinateur logistique de formation, passé par plusieurs terrains d'urgence avant l'Ukraine, il partage son temps entre les livraisons de matériel de reconstruction, la formation d'équipes locales et, depuis 2025, l'accompagnement de petits groupes de visiteurs solidaires souhaitant découvrir le pays sans se transformer en simples touristes de la catastrophe.
Julien Mercier
Coordinateur logistique humanitaire — Présent en Ukraine depuis mars 2022 pour une ONG française de reconstruction et d'aide d'urgence. Basé à Lviv, il supervise des convois de matériel vers l'ouest et le centre du pays et accompagne des programmes de sensibilisation au tourisme responsable.
Portrait éditorial : Julien Mercier est un personnage fictif, composé à partir de témoignages publics de travailleurs humanitaires présents en Ukraine. Toute ressemblance avec une personne réelle serait fortuite.
Pendant plus d'une heure, Julien nous a décrit l'état réel des infrastructures ukrainiennes en 2026, les différences considérables entre les régions, et la manière dont un voyageur étranger peut contribuer positivement à la reconstruction sans être intrusif ni naïf face aux risques. Voici l'essentiel de cet entretien, retravaillé pour la lecture.
Sophie Marchal : Julien, quand vous dites à des amis en France que vous voyez arriver des visiteurs étrangers en Ukraine en 2026, la réaction est souvent la surprise. Est-ce que c'est vraiment une réalité ?
Julien Mercier : C'est une réalité, mais très circonscrite géographiquement. On ne parle pas d'un tourisme de masse qui reviendrait comme avant 2014. On parle de flux modestes mais croissants vers l'ouest du pays — Lviv en tête — et, avec beaucoup plus de prudence, vers Kyiv. Ce sont des journalistes, des chercheurs, des représentants d'ONG partenaires, des familles de la diaspora qui reviennent voir leurs proches, et, de plus en plus, des voyageurs individuels curieux ou engagés qui veulent comprendre le pays au-delà des images des chaînes d'information. Ce n'est pas un phénomène de masse, mais ce n'est plus marginal non plus.
Sophie Marchal : Quel est l'état réel des infrastructures aujourd'hui, en dehors des zones de combat actif ?
Julien Mercier : Très contrasté, et c'est important de le dire pour éviter les caricatures dans les deux sens. À Lviv, les infrastructures fonctionnent quasiment normalement : électricité stable, réseau internet fiable, hôtels ouverts, restaurants pleins le soir. À Kyiv, le quotidien tourne aussi, mais avec des coupures d'électricité programmées en période de tension sur le réseau, et des alertes aériennes qui rythment les nuits par intermittence. Dans les régions plus proches du front, ou dans certaines zones libérées comme autour de Kherson, la situation est totalement différente : infrastructures endommagées, réseaux d'eau et d'électricité fragiles, présence de munitions non explosées. Le pays n'est pas homogène, il faut penser en carte, pas en bloc.
Sophie Marchal : Concrètement, quelles villes diriez-vous qu'elles « reprennent vie » en 2026 ?
Julien Mercier : Trois villes illustrent bien des trajectoires différentes. Lviv, d'abord, qui n'a jamais été directement frappée au sol et qui a absorbé des centaines de milliers de déplacés internes tout en gardant une vie culturelle intense : théâtres, cafés, marchés de Noël, festivals. C'est la ville la plus « normale » du pays aujourd'hui. Kyiv ensuite, qui a repris une vie quotidienne impressionnante malgré les alertes : le métro tourne, les musées rouvrent, les terrasses se remplissent l'été. Il y a une forme de défi collectif à continuer de vivre normalement qui est assez bouleversante à observer. Odessa, enfin, sur la mer Noire, a rouvert une partie de son centre historique classé UNESCO et de son front de mer, même si la ville reste sous surveillance aérienne renforcée et que certains quartiers portuaires restent restreints.
Sophie Marchal : Qu'est-ce que « voyager de façon responsable » veut dire concrètement en Ukraine aujourd'hui ?
Julien Mercier : Trois principes, pour moi. D'abord, la préparation sérieuse : consulter les avis officiels, s'inscrire sur les registres consulaires, avoir une assurance adaptée, et ne jamais improviser un déplacement vers l'est sans accompagnement. Ensuite, l'impact économique local : dormir dans des hébergements ukrainiens plutôt que des chaînes internationales, manger local, acheter auprès d'artisans. Chaque euro dépensé localement compte vraiment pour une économie qui a besoin de circulation. Enfin, la posture : venir pour écouter et apprendre, pas pour collectionner des photos spectaculaires de destructions. La différence entre un voyageur respectueux et un touriste de la catastrophe se voit très vite sur le terrain, et les Ukrainiens la ressentent immédiatement.
Sophie Marchal : Comment un visiteur peut-il contribuer à la reconstruction sans être intrusif ni se substituer aux acteurs locaux ?
Julien Mercier : C'est une question qu'on nous pose souvent, et la réponse tient en une phrase : passer par des structures établies plutôt qu'improviser seul. Une personne qui veut vraiment aider peut soutenir financièrement une association présente sur le terrain, participer à des chantiers organisés encadrés par des ONG locales, ou simplement diffuser une information juste sur ce qui se passe réellement. Ce qu'il ne faut pas faire, c'est arriver seul avec des dons en nature non coordonnés, ou vouloir « faire du bénévolat » sans formation dans une zone qu'on ne connaît pas : cela crée plus de complications que d'aide réelle pour les équipes déjà en place.
Sophie Marchal : Vous avez évoqué un tourisme mémoire ou solidaire. Comment le distinguer d'un tourisme de la catastrophe, moralement discutable ?
Julien Mercier : La ligne de partage, c'est l'intention et le comportement sur place. Visiter un mémorial avec un guide local qui explique le contexte, écouter des témoignages avec respect, financer une association qui travaille avec les habitants : c'est du tourisme mémoire légitime, qui existe déjà en Pologne ou au Cambodge pour d'autres tragédies historiques. À l'inverse, photographier des immeubles détruits pour un selfie, poser des questions intrusives à des personnes traumatisées, ou traiter une visite comme une simple case à cocher dans un itinéraire « extrême » : ça, c'est du voyeurisme, et ça fait du mal aux gens qui vivent là, même sans mauvaise intention au départ.
Erreurs fréquentes à éviter absolument
- Improviser un déplacement vers l'est du pays sans accompagnement professionnel ni information officielle à jour
- Photographier des zones détruites ou des mémoriaux sans y avoir été invité ou sans respect pour les habitants
- Apporter des dons en nature non coordonnés avec une organisation déjà implantée sur le terrain
- Sous-estimer le risque des munitions non explosées en s'écartant des itinéraires balisés
- Voyager sans assurance couvrant explicitement les zones à risque de conflit
Sophie Marchal : Quels sont les réflexes pratiques indispensables pour un voyageur qui prévoit un séjour en Ukraine en 2026 ?
Julien Mercier : Avant tout, consulter la cartographie officielle du ministère des Affaires étrangères et s'inscrire sur le fil Ariane pour être localisable en cas d'incident. Ensuite, télécharger l'application d'alerte aérienne locale et connaître l'emplacement de l'abri le plus proche de son hébergement, même à Lviv. Prévoir une assurance voyage spécifique aux zones à risque, garder une copie physique et numérique de ses papiers, et informer un proche de son itinéraire jour par jour. Enfin, privilégier un accompagnement local ou associatif plutôt qu'un voyage totalement autonome, au moins pour un premier séjour.
Checklist avant de partir en Ukraine
- Vérifier les avis de sécurité officiels et la carte des zones déconseillées, mise à jour régulièrement
- S'inscrire sur le registre consulaire (Ariane pour les ressortissants français)
- Souscrire une assurance voyage couvrant explicitement les zones de conflit ou post-conflit
- Installer une application d'alerte aérienne et repérer les abris à proximité de son hébergement
- Réserver des hébergements et prestataires locaux ukrainiens plutôt que des chaînes internationales
- Privilégier un premier séjour accompagné par une association ou une agence spécialisée dans le voyage en contexte sensible
Sophie Marchal : Comment les Ukrainiens eux-mêmes accueillent-ils l'idée de visiteurs étrangers curieux, en dehors du cadre strictement humanitaire ?
Julien Mercier : De manière globalement très positive, avec des nuances selon les régions. À Lviv, où la vie a peu changé au quotidien, les habitants sont contents de voir des visiteurs, ça donne un signal de normalité et ça fait tourner l'économie locale. À Kyiv, l'accueil reste chaleureux mais un peu plus réservé : certains habitants trouvent étrange qu'on vienne « regarder » leur quotidien de guerre. Le facteur décisif, c'est toujours l'attitude du visiteur : quelqu'un qui vient avec humilité, qui pose des questions respectueuses et qui dépense localement est presque toujours bien reçu. La curiosité bienveillante n'est pas un problème ; c'est l'indifférence ou le voyeurisme qui blessent.
Sophie Marchal : Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser aux voyageurs français qui hésitent à découvrir l'Ukraine dans les années à venir ?
Julien Mercier : Que l'Ukraine de 2026 n'est pas uniquement le pays des reportages de guerre. C'est un pays avec une histoire, une culture, une architecture remarquable, et des habitants d'une résilience impressionnante qui continuent de vivre, de créer, de reconstruire. Venir à Lviv ou à Kyiv avec respect, préparation et humilité, c'est participer modestement à cette résilience. Ce n'est pas un devoir moral, mais pour ceux qui en ont la curiosité et les moyens de le faire sérieusement, c'est une expérience qui change durablement le regard qu'on porte sur ce coin d'Europe. Et cela contribue, à l'échelle individuelle, à une reconstruction qui se joue aussi par l'économie et par les liens humains, pas seulement par les chantiers.
Tableau : zones à privilégier vs zones à éviter en 2026
| Région / ville | Situation en 2026 | Recommandation |
|---|---|---|
| Lviv et l'ouest du pays | Infrastructures stables, vie culturelle active, très peu de frappes directes | Accessible avec préparation standard et vigilance sur les alertes |
| Kyiv | Vie quotidienne active, alertes aériennes intermittentes, coupures d'électricité ponctuelles | Accessible avec accompagnement, assurance spécifique et suivi des alertes officielles |
| Odessa et le littoral | Centre historique partiellement rouvert, surveillance aérienne renforcée | Accessible avec prudence renforcée, éviter les zones portuaires restreintes |
| Zones libérées proches du front (ex. autour de Kherson) | Infrastructures endommagées, risque de munitions non explosées | Déconseillé sauf mission encadrée par une organisation spécialisée |
| Est et sud-est (Donetsk, Lougansk, Zaporijjia) | Combat actif ou très proche, déplacement civil non pertinent | Formellement déconseillé par les autorités, à éviter absolument |
Conseils pour un premier séjour réussi
- Choisir Lviv comme première destination pour se familiariser avec le pays dans un cadre plus stable
- Se rapprocher d'un guide local ou d'une agence spécialisée plutôt que de voyager entièrement en autonomie
- Privilégier les périodes hors pics de tension signalés par les canaux officiels
- Consacrer du temps à l'histoire et à la culture du pays, pas uniquement aux lieux liés au conflit
Questions rapides : voyager en Ukraine en 2026
Questions fréquentes sur la reconstruction et le voyage en Ukraine
Oui, dans certaines zones, avec des précautions sérieuses. Lviv, Kyiv (hors alertes ponctuelles) et certaines régions de l'ouest accueillent des visiteurs pour du tourisme culturel, mémoriel ou solidaire. Il ne s'agit pas d'un tourisme classique : consulter systématiquement les avis du ministère des Affaires étrangères avant de partir, s'inscrire sur Ariane, et privilégier des séjours organisés avec des acteurs locaux ou des associations qui connaissent le terrain.
Lviv, à l'ouest, a retrouvé une vie culturelle et commerçante très active. Kyiv fonctionne au quotidien malgré des alertes aériennes occasionnelles. Odessa a rouvert une partie de son front de mer et de son centre historique classé UNESCO, avec des mesures de sécurité renforcées. Ces trois villes illustrent des rythmes de reconstruction différents selon leur proximité avec les zones de conflit actif.
Privilégier l'économie locale directe : hébergements ukrainiens, restaurants locaux, artisans plutôt que chaînes internationales. Éviter de photographier des zones détruites sans autorisation ou de traiter les lieux de mémoire comme des attractions. Pour un engagement plus concret, passer par une association établie plutôt qu'une initiative individuelle improvisée.
Toutes les régions proches de la ligne de front dans l'est et le sud-est (parties des oblasts de Donetsk, Lougansk, Kherson, Zaporijjia), ainsi que les zones frontalières exposées aux frappes. Ces territoires restent formellement déconseillés, souvent minés, et ne sont pas accessibles au tourisme. Se référer à la cartographie officielle mise à jour par le gouvernement français avant tout déplacement.
Oui, indispensable. Les assurances voyage classiques excluent généralement les zones de conflit actif ou récemment sorties de conflit. Il existe des polices spécialisées couvrant les déplacements en Ukraine, avec des clauses spécifiques sur l'évacuation médicale et les risques liés aux munitions non explosées.
Pour aller plus loin
Cet entretien complète d'autres ressources sur l'Ukraine disponibles sur le site. Pour comprendre la condition des femmes ukrainiennes pendant la guerre, voir notre dossier La voix inaudible des femmes en Ukraine. Pour un regard complémentaire sur le quotidien à Kyiv, notre article Dîners à Kiev : le côté obscur des restaurants apporte un autre éclairage sur la vie urbaine ukrainienne. Pour situer l'Ukraine dans le contexte plus large du monde slave et de ses voisins, notre dossier Voyager en Russie permet de comparer les réalités de la région. Ceux qui envisagent un projet de vie ou une installation durable en Ukraine ou dans un couple franco-ukrainien trouveront des ressources pratiques et actualisées sur franceukraine.fr, un site dédié à la vie quotidienne et aux démarches franco-ukrainiennes. Pour prolonger la réflexion sur les voyages solidaires et hors des sentiers battus, voir aussi notre rubrique Voyages et notre dossier sur la Géorgie, un autre pays du Caucase marqué par son histoire récente avec la Russie.