Jean-Marc Aubert travaille sur les sociétés slaves depuis vingt-cinq ans. Il a vécu à Varsovie, Moscou et Kiev à différentes périodes de sa carrière. Ses recherches portent sur les mutations des identités de genre dans l'espace post-soviétique — un terrain qui n'a jamais été aussi complexe ni aussi urgent qu'aujourd'hui. Nous l'avons rencontré dans son bureau de Strasbourg, entre deux séjours de terrain.
Anthropologue, chercheur en études slaves et migrations, Strasbourg. Spécialiste des identités de genre dans l'espace post-soviétique. Portrait éditorial — personnage de synthèse représentatif des travaux académiques documentés sur ce sujet.
Pourquoi la fascination pour les femmes d'Europe de l'Est ?
Thomas Vasseur : Professeur, vous travaillez depuis vingt-cinq ans sur les sociétés slaves. Est-ce que vous pouvez expliquer d'où vient cette fascination que beaucoup d'hommes occidentaux ont pour les femmes d'Europe de l'Est ? D'où vient cette image ?
Pr. Aubert : La fascination est réelle, elle est documentée, et elle est surtout très révélatrice de qui fantasme plutôt que de qui est fantasmé. Cette image est construite à partir de plusieurs couches qui se sont superposées au XXe siècle.La première couche, c'est l'exotisme de la guerre froide. Pendant des décennies, l'Europe de l'Est était inaccessible, interdite, mystérieuse. Quand le rideau de fer est tombé, les hommes occidentaux ont découvert des femmes aux traits différents des leurs, très éduquées (le taux d'université dans les pays soviétiques était parmi les plus hauts du monde), et qui portaient un système de valeurs partiellement différent. L'inconnu nourrit le fantasme.
La deuxième couche, c'est l'industrie du mariage international, qui s'est développée dans les années 1990 en capitalisant sur les difficultés économiques de l'espace post-soviétique. Cette industrie a fabriqué une image extrêmement réductrice : la femme slave comme combinaison de beauté physique, de dévotion domestique et de docilité. C'est une image qui dit beaucoup sur les fantasmes de ceux qui la consomment, et très peu sur la réalité des femmes concernées.
La troisième couche, c'est plus récente : l'afflux de femmes ukrainiennes en Europe occidentale depuis 2022 a exposé des millions d'Occidentaux à des femmes slaves réelles, dans des contextes difficiles. Et la plupart ont été surpris par la distance entre l'image préconçue et la personne rencontrée.
L'héritage soviétique sur le rôle des femmes
Thomas : Quel a été l'impact concret de l'idéologie soviétique sur le statut et les identités des femmes en Russie, en Ukraine, en Biélorussie ?
Pr. Aubert : L'impact est paradoxal, et c'est là que beaucoup de gens dans les analyses simplistes se trompent. L'Union soviétique a produit une des populations féminines les plus diplômées du monde — en 1970, plus de 60% des médecins, enseignants et ingénieurs soviétiques étaient des femmes. Le travail des femmes n'était pas une option, c'était une obligation. Cette émancipation économique contrainte a cependant créé une femme soviétique dans une double tension permanente.D'un côté, une indépendance professionnelle réelle, une compétence académique élevée, une habitude de gérer la vie matérielle de façon autonome (la "pénurie" soviétique a formé des générations de femmes extraordinairement débrouillardes et adaptables). De l'autre, un cadre domestique et affectif encore très patriarcal, où l'homme n'était pas tenu aux mêmes responsabilités que la femme dans la sphère familiale.
Le résultat, que j'observe encore aujourd'hui chez les femmes de 40-60 ans dans l'espace post-soviétique, c'est une combinaison d'autonomie pratique forte et d'aspirations romantiques très élevées envers le partenaire masculin. Ce profil dérouté beaucoup d'hommes occidentaux qui avaient imaginé des femmes "traditionnelles" dans le sens subordonné du terme.
Pologne, Russie, Ukraine : quelles différences ?
Thomas : Est-ce qu'on peut parler d'une "femme slave" homogène, ou les différences entre une Polonaise, une Russe et une Ukrainienne sont-elles plus importantes que les similitudes ?
Pr. Aubert : Les différences sont fondamentales, et parler de "femme slave" comme d'une catégorie homogène est une erreur anthropologique grossière — même si elle est très répandue, y compris dans des milieux académiques qui auraient dû mieux savoir.La Polonaise est profondément marquée par le catholicisme, qui a joué un rôle central dans la résistance nationale polonaise — ce qui donne à l'Église et à la maternité une charge symbolique différente de celle des pays orthodoxes. Les moins de 35 ans sont très largement européanisées : elles ont grandi dans une Pologne membre de l'UE depuis 2004, voyagent librement, ont souvent étudié à l'étranger. La polarisation sur les questions de droits reproductifs (l'avortement est un sujet central de la politique polonaise contemporaine) a produit un féminisme militant parmi les plus actifs d'Europe centrale.
La Russe hérite à la fois du moule soviétique que je décrivais et de la tradition orthodoxe, avec ses modèles féminins particuliers (la femme forte qui porte le poids de la famille, le sacrifice et la fidélité comme vertus cardinales). Les femmes russes de moins de 30 ans dans les grandes villes (Moscou, Saint-Pétersbourg) sont indiscernables de leurs homologues européens en termes de modes de vie et d'aspirations. Celles des villes moyennes conservent un rapport à la tradition plus marqué.
L'Ukrainienne est dans une situation de transformation identitaire accélérée depuis 2014, et plus encore depuis 2022. La guerre a profondément modifié le paysage des rôles de genre en Ukraine : les femmes ont massivement pris en charge des responsabilités économiques, politiques et civiques pendant que les hommes étaient mobilisés. L'Ukraine que je connais depuis vingt ans n'est plus la même société qu'avant.
Le mariage interculturel franco-slave
Thomas : Vous avez étudié les couples franco-slaves. Qu'est-ce qui caractérise ces unions ? Est-ce qu'elles "marchent" ?
Pr. Aubert : Les données que j'ai compilées sur plusieurs années, en France et en Pologne, montrent que les couples franco-polonais ont des taux de stabilité comparables aux mariages homogènes, voire supérieurs dans certaines cohortes. Je n'ai pas de données équivalentes sur les couples franco-russes en raison des difficultés de collecte liées aux événements récents, mais les études antérieures pointaient dans une direction similaire.Ce qui crée des difficultés dans ces couples n'est pas la différence culturelle en soi — c'est la différence culturelle non reconnue, non verbalisée, projetée plutôt que discutée. Le couple qui réussit est celui où les deux partenaires ont appris à se poser des questions plutôt qu'à supposer. "Chez moi, quand quelqu'un tarde à répondre à un message, ça veut dire X. Et chez toi ?" Ces conversations de fond prennent des années, et elles sont le ciment des couples mixtes durables.
Ce qui crée des problèmes structurels, c'est souvent la question de l'installation géographique — qui déménage dans le pays de l'autre ? — et les relations avec les familles d'origine. Les familles polonaises, russes, ukrainiennes ont des relations avec leurs enfants adultes très différentes du modèle français, avec un niveau d'implication dans la vie du couple adulte qui peut déstabiliser un partenaire français non préparé.
Ce que la fascination occidentale dit de nous
Thomas : Vous avez dit en introduction que la fascination en dit plus sur ceux qui fantasment que sur ceux qui sont fantasmés. Pouvez-vous développer ?
Pr. Aubert : Quand un homme occidental dit être attiré par les "femmes slaves" comme catégorie, il exprime une insatisfaction vis-à-vis de quelque chose dans sa propre société. Parfois c'est légitime — un sentiment que les relations dans son milieu sont trop complexifiées, trop peu directes, trop marquées par des tensions spécifiques à son contexte social. Parfois c'est moins défendable — une nostalgie pour des rapports de genre plus asymétriques.Ce que l'anthropologie observe, c'est que la plupart de ces hommes n'ont aucune connaissance réelle des sociétés qu'ils idéalisent. Ils projetent sur des femmes réelles des représentations construites par l'industrie du mariage international, par des films, par des stéréotypes qui circulaient dans les années 1990 et qui correspondent à une réalité qui a profondément changé depuis.
La jeune femme polonaise de 28 ans que vous rencontrez à Varsovie aujourd'hui a grandi dans l'Union européenne, a peut-être fait un Erasmus à Berlin, est parfaitement informée sur les enjeux de genre dans les sociétés contemporaines, et a des attentes relationnelles très similaires à celles d'une femme française du même milieu. La surprendre par votre "modernité française" serait une erreur — et une forme d'irrespect.
L'évolution post-2020
Thomas : Comment les événements de ces dernières années — la pandémie, la guerre en Ukraine — ont-ils modifié les dynamiques que vous observez ?
Pr. Aubert : La pandémie a accéléré des tendances déjà à l'œuvre — le travail à distance a facilité l'installation de couples mixtes dans l'un ou l'autre pays, la digitalisation des rencontres a transformé les circuits habituels. Mais la rupture majeure, c'est bien sûr 2022.Pour les femmes ukrainiennes réfugiées en Europe occidentale, la trajectoire est extraordinairement complexe. Elles sont arrivées dans des contextes d'urgence, souvent avec des enfants, souvent sans leurs maris (restés en Ukraine pour le service militaire). Elles ont dû s'adapter rapidement à des sociétés inconnues tout en gérant un état de deuil suspendu — leur pays est là-bas, en train d'être détruit. Celles qui se sont installées durablement en France ont souvent construit une vie ici qui ne ressemble plus à rien d'anticipé.
Pour les femmes russes, la situation est aussi inédite. Des centaines de milliers ont quitté la Russie depuis 2022 — vers Géorgie, Arménie, Serbie, Europe occidentale. Ce sont souvent les plus éduquées, les plus informées, les plus opposées au régime. Cette émigration massive transforme la sociologie des femmes russes en Europe.
Ce que j'observe comme chercheur, c'est une complexification rapide des identités. La catégorie "femme russe" ou "femme ukrainienne" est devenue moins pertinente encore qu'avant — il faut demander à qui on parle, d'où elle vient, ce qu'elle a traversé. C'est inconfortable pour ceux qui aiment les catégories simples. C'est passionnant pour un anthropologue.
Questions rapides : mythes et réalités
"Les femmes slaves sont plus féminines que les Françaises." Catégorie vide. La féminité est une construction sociale qui varie selon les cultures, les générations et les individus. La femme polonaise de 25 ans et celle de 65 ans n'ont pas le même rapport à la féminité.
"Les femmes russes cherchent à quitter leur pays." Partiellement vrai, mais motivations réelles différentes. Les motivations réelles sont plus liées à la recherche de liberté politique, de perspectives professionnelles et de stabilité qu'à la recherche d'un passeport occidental.
"Les femmes polonaises sont très religieuses." Génération-dépendant. Les moins de 35 ans sont majoritairement non pratiquantes. La pratique religieuse s'est effondrée après les affaires d'abus dans l'Église polonaise de 2018-2020.
"Les femmes ukrainiennes sont dures et caractérielles." Projection. L'image de dureté perçue est souvent de l'assertivité — une communication directe, sans les tournures indirectes françaises, qui peut être mal lue par des interlocuteurs non préparés.
"Les femmes slaves vieillissent moins bien." Mythe pur. Ce stéréotype vient de comparaisons entre générations qui ont vécu des conditions économiques et sanitaires très différentes — pas d'une caractéristique biologique ou culturelle.
Les 3 clés pour rencontrer les femmes d'Europe de l'Est
1. Abandonnez les catégories. "Les femmes russes", "les femmes polonaises" ne sont pas des individus. Rencontrez la personne, pas la représentation. Posez des questions sur sa vie, ses références, ce qui lui importe — pas sur "votre culture".
2. Apprenez le contexte. Quelques heures de lecture sur l'histoire polonaise, russe ou ukrainienne vous permettront de comprendre des références qui sont évidentes pour votre interlocutrice et opaques pour vous. Ce travail est perçu comme un respect.
3. Soyez honnête sur vos motivations. Les femmes d'Europe de l'Est que j'ai rencontrées dans mes recherches ont un radar exceptionnellement précis pour détecter ceux qui cherchent à satisfaire un fantasme et ceux qui cherchent vraiment une relation. La sincérité, même maladroite, est toujours préférable à la séduction calculée.
Pour ceux qui envisagent une démarche sérieuse vers une rencontre interculturelle franco-slave, l'agence CQMI.fr est spécialisée dans l'accompagnement des mariages interculturels franco-slaves, avec une approche éthique et personnalisée. Pour des témoignages et ressources sur les rencontres sérieuses avec des femmes slaves, BridesRussians.com propose une communauté de rencontres internationales.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre une femme polonaise et une femme russe ?
Les différences sont fondamentales : la Polonaise est marquée par le catholicisme et l'intégration européenne depuis 2004, très émancipée pour la génération moins de 35 ans. La Russe hérite du modèle soviétique d'indépendance professionnelle dans un cadre affectif plus patriarcal. Il ne faut pas les confondre dans une catégorie "slave" homogène.
Les mariages franco-russes ou franco-polonais durent-ils ?
Oui, les données montrent des taux de stabilité comparables aux mariages homogènes. La clé est la compréhension des différences culturelles — famille, rapport à l'argent, communication — comme richesses plutôt que comme obstacles.
Les femmes d'Europe de l'Est cherchent-elles un visa ?
Non, c'est le stéréotype le plus inexact. La grande majorité sont très diplômées et indépendantes économiquement. Les motivations sont plus souvent liées à la recherche d'un partenaire émotionnellement disponible qu'à une démarche économique.
Comment la guerre en Ukraine a-t-elle changé les perceptions ?
La guerre a transformé la perception des femmes ukrainiennes — de l'image de séduction vers une reconnaissance de leur résilience et engagement civique. Elle a aussi complexifié l'identité des femmes russes en Europe, dont beaucoup sont des opposantes au régime en exil.
Quels stéréotypes éviter avec une femme polonaise ou russe ?
Éviter de supposer qu'elle cherche un visa ou la sécurité financière, de la considérer comme "traditionnelle" parce que slave, ou de projeter des clichés issus des sites de rencontre internationaux. La rencontrer comme individu singulier, pas comme représentante d'une culture.
Qu'est-ce que la "féminité slave" dont on parle souvent ?
Une construction médiatique et commerciale plus qu'une réalité anthropologique. Il n'y a pas de féminité slave uniforme — les différences entre générations, pays, milieux sociaux sont énormes. Cette catégorie dit plus sur ceux qui la projettent que sur les femmes concernées.